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Q & A | Damien Ounouri

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Damien Ounouri, un cinéaste, qui n’est plus à présenter. Né en France, il compte à son actif de nombreux travaux dont un clip réalisé pour le groupe Djmawi Africa, mais aussi une filmographie riche de  6 films dont une partie réalisée à Alger où il y vit et travaille désormais. Dans cet entretien passionnant, il revient sur Kindil, un des films à succès de cet été, sélectionné notamment lors de la quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes, et primé aussi dans de nombreux festivals à l’étranger, il a également accepté de revenir sur des sujets sensibles liés au cinéma en Algérie. Rencontre.



Qui est Damien Ounouri ?
Juste un homme, dont la particularité est de faire des films.
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Tu es né en France où tu étudies le cinéma jusqu’à ce que tu décides de renter à Alger pour te rapprocher un peu plus du pays de tes origines mais pour aussi y réaliser Fidaï entre Clermont-Ferrand et Annaba. Que représente ce film pour toi, était-ce un passage obligé pour un premier jet ?
Tout à fait. Fidaï, c’est un peu le pont entre la France et l’Algérie, entre la grande Histoire et la petite, celle des miens. Ayant grandi en France, j’ai été bercé par le mythe de la guerre de libération, à la maison ou dans la rumeur collective, mais de façon trop parcellaire. Et il y avait ce souvenir de mon père enfant à propos de notre oncle dans la Fédération de France du FLN. Après quelques gestes de cinéma, en Chine notamment, il était nécessaire de rentrer en Algérie et dépoussiérer tout cela pour faire mon chemin avec. Fidaï, c’était un film à bras le corps sur la mémoire, sur l’engagement révolutionnaire et d’une certaine manière le sacrifice, de sa propre vie ou du fait de vivre avec le fait d’avoir tué. Dans des situations extrêmes, et le colonialisme en est un, tuer peut faire partie d’un processus de justice. Cela soulève des questions vertigineuses sur notre condition humaine et me passionne.
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Après ce film, j’avais envie de me reconnecter à l’Algérie contemporaine, notamment à celle de ma génération. Et fantasmer les films depuis Paris n’avait pas de sens à mes yeux. Il fallait que je vienne m’installer complètement à Alger, vivre ici, le quotidien, les joies, les frustrations aussi… Les allers-retours entre les deux pays peuvent apporter une distance éclairante par rapport au réel, tout en créant une certaine zone de confort, mais ils peuvent aussi empêcher de pénétrer au cœur des choses et saisir les choses invisibles de la société, faire rester en surface et nourrir ses propres préjugés. Ma place est donc ici.

En mai sort, Kindil, le film est sélectionné à la quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes. Un court métrage qui intervient suite à de nombreux écarts dont a été victime la gente féminine : [Le lynchage de Farkhunda, l’histoire de la mini-jupe en Algérie] Penses-tu que ce type de film peut être un vecteur de changement au sein de notre société ?
Il est clair que nous manquons d’images de nous-mêmes, et de films en particulier. Faire un film et le projeter, c’est un peu comme mettre un miroir face à nous-mêmes, cela crée une distance qui permet de mieux nous regarder. C’est pour cela qu’il est important que nos films soient vus par les Algériens, notre public « naturel » (c’est d’ailleurs toujours frustrant d’être beaucoup invité à montrer son film à travers le monde, et si peu en Algérie). Un film peut permettre d’ouvrir un débat, faire naître des réflexions. Est-ce un vecteur de changement ? Non, le cinéma seul ne change pas le monde. Oui, s’il est couplé à une véritable politique culturelle globale, mais aussi à l’éducation. Cela peut être un outil formidable, qui viendrait appuyer des mécanismes de politiques plus vastes. Un exemple rapide et précis, cela pourrait être d’imaginer des sorties scolaires au cinéma, mais pour cela, il faudrait des salles de cinéma qui fonctionne et sur l’ensemble du territoire. Tout est à faire, mais ce n’est pas impossible, il faut juste de la volonté et des gens qualifiés et éclairés.

Concernant la question des femmes, évidemment, il y a un problème, mais il n’est pas nouveau et il est mondial. Pour Kindil, il y avait effectivement le lynchage de Farkhunda en Afghanistan qui nous avait beaucoup marqué, puis la polémique de la jupe trop courte en Algérie. Mais aussi la jupe trop longue en France, ou l’anorexie sur les podiums de mode en Occident, d’ailleurs cet été on a eu aussi droit au burkini ! Face à leurs échecs sociaux et économiques, les politiques relayés par les médias ont cette fâcheuse et obscène tendance à ramener le débat sur de faux problèmes, pour détourner des vraies questions, et le corps de la femme est un de leurs sujets favoris. Avec Adila Bendimerad, actrice principale de Kindil, nous avons écrit ce scénario en réaction à ces préoccupations. C’était trop, on était en colère et il fallait que ça sorte, comme un constat d’urgence. Mais on a voulu aller plus loin, dans le traitement de notre histoire, en créant un monde parallèle libéré des idéologies contemporaines et en opérant un virage de genres en passant du réalisme au fantastique, pour pousser plus loin la question de la violence faite aux femmes, une violence antique. Mais pour moi, ce n’est pas un film féministe, c’est avant tout une question posée à l’homme et à la femme, humaniste, à résoudre ensemble, d’où l’importance du personnage du mari dans le film, interprété par Nabil Asli. Nous suivons un personnage féminin, et l’on observe ce qui se passe autour, comment l’espace et la société interagissent avec, tel un centre de gravité pour décrire un environnement.Cette question du corps, en Algérie, revient toujours dans nos scénarios, dans l’espace intime et public. Comment il est parfois contenu, comprimé, frustré, comment il se débat, se libère, se détend… Et comment capter cette source de vie et d’action au cinéma, au plus près, avec sa vie et ses vibrations.
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6 mois après Kindil, quel bilan tires-tu du film ?
Kindil est un peu un accident de parcours. Nous avons écrit deux scénarios de longs-métrages avec Adila, et nous étions en attente de financement pour un de ces longs. Nous avions besoin d’action, étions fatigués d’attendre après les commissions, et avions des choses urgentes à s’exprimer. On a donc sauté. Ensuite, c’était un défi, avec beaucoup de difficultés pour que le film tienne, en terme narratif et esthétique, sans parler des questions techniques et financières. Mais nous nous sommes battus. Nous avons fini sur les rotules, mais au final, avons été sélectionnés à Cannes. C’était donc une joie immense. Désormais, le film tourne beaucoup en festivals à l’international, Allemagne, Belgique, France, Italie, Pologne, Brésil, Angleterre, etc. C’est donc une grande satisfaction que cette idée un peu folle trouve un tel écho. Cela nous rassure, nous encourage pour la suite. Kindil a libéré notre geste de cinéma et décupler notre envie d’oser et de faire.
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Merzak Allouache, qui tient des propos élogieux à ton égard. Quel effet ça te fait ?
C’est un honneur. J’en ai rougi, j’étais très ému que Kindil lui plaise. Merzak Allouache, c’est LE patron du cinéma algérien. 40 ans qu’il est là et fait des films. Plus jeunes et dynamiques que nous tous. Depuis Normal, il a renversé la table, se mettant en danger à recommencer un nouveau type de cinéma. Il a déniché presque tous les jeunes acteurs du cinéma algérien contemporain, a donné sa chance et formé de nombreux techniciens. Nous ne faisons pas le même cinéma, mais je l’admire et le respecte. Aujourd’hui même il se bat dans le désert pour faire un nouveau film avec presque rien. En dépit des bâtons dans les roues qu’on lui a constamment mis, il fait, ne s’arrête jamais. Pour cela, c’est un modèle, un encouragement aussi, car nous savons pertinemment qu’en dépit de relatifs et ponctuels « succès » avec nos films, il faudra toujours se battre, et ce jusqu’à la fin.
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Un avis sur le cinéma algérien aujourd’hui. Ne trouves-tu pas qu’il y a des thématiques redondantes et qui reviennent souvent comme la révolution, la décennie noire ou encore la prostitution ?
Depuis quelques années, il y a un cinéma algérien qui se fait remarquer à l’international, dans les plus grands festivals. Un cinéma, qui par manque de moyens et soutiens de l’État, met du temps à pousser, mais dont la puissance augmente au fil des années. En court-métrage de fiction, en documentaire, et bientôt sur des longs-métrages de fiction. Que ce soit avec Karim Moussaoui, Amin Sidi-Boumedine, Hassen Ferhani, Yanis Koussim, pour ne citer qu’eux, le cinéma algérien a de beaux jours devant lui, même s’il reste fragile.Et il y a une véritable entraide et solidarité entre nous. Chaque réalisateur est différent et propose un regard singulier, et peu importe le sujet, il n’y a pas de risques de redondance. Et Merzak Allouache bien sûr, qui fait pour moi partie de ce camp.

Par contre, il est vrai que ces dernières années, de nombreux films sur la Révolution ont été fait, des biopics budgétivores que l’on n’a pas vus, sauf à la télévision pendant le ramadan cette année, qui ne sont jamais sélectionnés dans les festivals internationaux et dont les retours publics algériens sont catastrophiques. Avec un résultat à l’écran qui ne retranscrits pas les budgets alloués. À quoi bon ? Ce qui est triste, c’est que le budget d’un seul de ses films aurait financé une dizaine de nos films, en conditions luxueuses. ‘Elli fet met‘. Il faut avancer.

Quant à la décennie noire, ce n’est pas qu’il y en a trop, c’est juste qu’il n’y a pas assez de films autour. Des films sur l’époque contemporaine, des films de genre, aventures, thriller, fantastique, comédie, science-fiction, d’époque, etc. Il est temps de libérer notre imaginaire dans le cinéma algérien et de s’aventurer. La décennie noire, étant donné qu’il n’y a pas eu de véritable processus de justice à la fin, je pense qu’il est important que le cinéma contribue à constituer une mémoire, à évoquer cela, le questionner,à quelque part donner une sépulture aux victimes. Et surtout, à enseigner à la nouvelle génération ce qui s’est passé, car c’est effrayant de voir aujourd’hui des jeunes adultes de 20 ans qui ne connaissent rien de cette époque. C’est même très dangereux.

Concernant ta situation actuelle et qui devient de plus en plus préoccupante, je fais allusion évidemment, aux fonds gelés par le ministère de la culture, et si par malheur la situation perdurait et qu’elle ne se débloquerait pas. As-tu envisagé d’autres alternatives, notamment pour tes prochains films ?
Nous avons passé des mois difficiles avec les institutions. Aucun soutien (ni félicitations) au moment de Cannes, et malgré un accord favorable des deux commissions de lecture successives du FDATIC (le fond de cinéma du Ministère de la Culture), que je remercie au passage, concernant Kindil ou notre projet de long-métrage, il y a eu gel des fonds et aucune réponse à nos courriers. Malgré cette soi-disant crise financière, deux gros projets de films budgétivores ont été lancé ou ont repris, ce qui est pour le moins incohérent. Sans parler de l’interdiction du film Vote-Off de Fayçal Hammoum produit par Thala Films, sous prétexte de non visa culturel (nouveau visa exigé mais dont on ne trouve finalement pas de décret dans le journal officiel), non projeté aux Rencontres Cinématographiques de Bejaia, et qui marque l’arrêt du ciné-club « Ciné QuaNone – Zinet » où il aurait du être projeté cette semaine mais ne le sera pas car l’exploitant craint des représailles. Censure ou excès de zèle, un « simple » film fait peur, et c’est très inquiétant pour notre liberté. Pour revenir au FDATIC, on vient de nous annoncer que les choses se décoinceront en 2017. Nous verrons bien. Certes, on peut financer certains films uniquement avec de l’argent étranger, mais certains sujets n’intéressent pas, et personnellement, je mets un point d’honneur à ce que nous financions localement, pour être plus libres, et tentions d’obtenir des subventions du FDATIC, car c’est notre argent public, à nous tous citoyens algériens. Kindil a vu le jour majoritairement grâce à plusieurs producteurs algériens qui se sont serrés les coudes et ont mis leur argent propre ou moyens techniques (Mediacorp, Bang Bang Production, Monumental, ainsi que Taj Intaj, Factory Corp et Thala Films). À l’avenir, nous aurons besoin de plus, notamment pour passer au long-métrage, et j’en appelle aux entrepreneurs privés, mécènes et sponsors, à nous soutenir : nous avons besoin de tout le monde pour faire monter le niveau de notre cinéma et arriver à faire éclore des œuvres exigeantes et de qualité.
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Justement, as-tu commencé à travailleur sur de nouveaux projets ? Si tel est le cas, peux-tu nous en dire plus ?
Avec cet arrêt forcé du développement du long-métrage sur lequel nous travaillons depuis 2014 et que nous reprendrons plus tard, nous avons décidé de nous lancer sur un film plus léger, moins coûteux. Un film qui formera un diptyque avec Kindil, traversé aussi par les métamorphoses, les éléments, le fanta-politique, et suivant un personnage féminin, mais dans un milieu urbain. Tant que nous aurons des choses à dire, exprimer, montrer ou questionner, avec ou sans dinar, nous ne nous arrêterons pas!

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