Cinema

Kindil : Naissance D’un Mythe Féminin

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◊ Contribution : Karim Meskia, ce passionné et scruteur du septième art, revient sur le film qui a représenté fièrement les couleurs de l’Algérie, lors de la récente édition du Festival de Cannes : Kindil.

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Fixe. Un début joyeux, puis des pleurs enfantins, rien de grave. Quoi encore ? Un amour, une famille, un été, la mer. Une recette parfaite pour une comédie sentimentale. Comment faire pour saisir le spectateur. Une musique envoûtante. Safy Boutella et Cheb Khaled : percussions, synthétiseur, envolées mélodiques. Vient ensuite une Méditerranée, un ciel bleu. La paix. Le calme avant la tempête.

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À quoi ressemble une agression dans l’eau ? Nfissa le sait, l’a vécu. Une femme n’est jamais en sécurité que dans les bras de son mari. La situation aurait pu être une affaire de 2 secondes si Samir était là : une agression, dispute, règlement de comptes sur la plage, intervention policière, fin. Mais non, il n’était pas là. Des paroles crues fusent dans l’eau, la créature pré-méduse essaie de s’en sortir, mais comment s’extirper d’une mer déchaînée quand des créatures féroces, mâles, insensibles, rongées par la haine envers le sexe « faible », te tirent dans les abysses pour au final t’ôter une âme pour que la mer t’en redonne une autre ?

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Kindil, la créature douce des profondeurs marines salées, se frétille dans son nouveau corps. Une danse sensuelle, sereine (une sirène ?) Une renaissance gracieuse dans la chair d’un monstre ou plutôt d’une créature mythologique, poétique. Une courbe majestueuse coupe l’eau dans son calme abyssale. Elle transperce le silence infini et revient, sans cesse rythmée par les percussions des vagues et le brouhaha des estivants, pour venger les femmes. Le mythe apparaît enfin sous sa forme divine et féminine, une femme-méduse, résistante des mers, révolutionnaire, venue prendre la vie de ceux qui lui ont ôté la sienne. Elle se termine, en apothéose (ou pas) dans une fontaine à Caesarée, un plan mythique, qui se fond dans les sculptures romaines de cette dernière.

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Kindil, ce film qui passe du réalisme au genre pour porter la voix des femmes algériennes. La voix de celles qui n’osent pas lever le petit doigt pour crier les malheurs qu’elles portent dans le cœur. Damien met la sublime Adila Bendimerad, avec qui il a écrit le film, dans un rôle violent, aux côtés de Nabil Asli, qui dépeint parfaitement l’obscénité du harcèlement et ses conséquences. Le fantastique qui se manifeste après la transformation de Nfissa permet d’aborder ses conséquences : et si chaque femme harcelée se transformait en ogresse des mers, en méduse pour se venger ? La question est métaphorique, elle reste quand-même une question qui se pose.

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Il y a un autre point terrible que le film illustre parfaitement : c’est que la femme victime devient coupable. Et dans le film, on ne cherche pas à savoir ce qui est arrivé à Nfissa, on veut juste l’abattre. La même chose dans notre société, quand une femme se fait agresser, on dit qu’elle l’avait bien cherché et quand elle ose répliquer, on la traite de putain et que les femmes comme elle, on devrait les lyncher en place publique. Parlons de place publique, après avoir abattu le Kindil, la femme-méduse, on l’expose sur une fontaine aux regards de tous. On entend alors ces phrases que certains considéreraient comme choquantes, alors qu’en réalité se sont de banales phrases qu’on entend souvent dans les rues : « elle mérite ce qui lui est arrivé. », « elle l’a bien cherché. »… etc. Puis une journaliste méprisante, interprétée par Meriem Medjkane, qui peut facilement nous faire penser à certaines chaînes de télévision qui diffusent du vide pour détourner le spectateur du sujet principal de l’information, se mêle à la foule pour rapporter les obscénités des voyeurs qui prennent en photo le corps sans âme de Nfissa comme si elle était un monstre de foire. La femme, n’est-elle pas ainsi ? Dites le moi !

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