Cinema

Conversation avec le cinéaste Abelghani Raoui

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Le cinéaste algérien Abdelghani Raoui, auteur récemment d’un clip éponyme d’un des remixes du duo de musique britannique les Massive Attack, évoque dans une interview exclusive son parcours, il donne également son avis sur le cinéma d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi et surtout sur la scène artistique algérienne.


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Qui est Abdelghani Raoui ? Et Comment s’est-il retrouvé plongé dans le monde du septième art ?
Waouh ! Franchement c’est une question vaste, même moi je ne sais pas qui est Abdelghani Raoui ! Si tu veux le parcours scolaire – professionnel… j’ai fait 3 années de beaux arts de 1999 à 2002, je n’ai pas fini le cursus d’ailleurs, avant ça j’avais fait une formation en écriture de scénario par correspondance, j’ai écrit quelques scénarios, j’ai essayé de faire des courts métrages, jusqu’à l’année 2005 où je me suis procuré finalement une petite caméra, parce qu’il ne faut pas oublier qu’à l’époque il n y avait rien, et j’ai fait le quotidien des automates, qui paradoxalement est un film que je n’ai pas écrit, c’est-à-dire que jusqu’à maintenant d’ailleurs je n’ai réalisé aucun de mes scénarios, et je l’ai fait en animation alors que je ne suis pas un réalisateur de film d’animation, on a essayé de me coller cette étiquette et depuis j’essaie de faire des films, y a eu que des projets avortés avec des producteurs peu ambitieux disons.
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C’est depuis mon enfance en fait, que je suis venu par la cinéphilie et l’amour du cinéma, mon père était un très grand cinéphile… à l’âge de 12 ans, j’ai découvert Taxi Driver, et c’est le premier film où j’ai senti qu’il y avait quelqu’un derrière la caméra, à ce moment là je me suis intéressé aux réalisateurs, à ceux qui œuvrent derrière la caméra .
Si tu devais nous citer 3 de tes réalisateurs références ?
Je dirai un réalisateur qui a beaucoup compté pour moi à une époque c’est David Lynch, que je connaissais sur le bout des doigts, j’aime pas trop ce qu’il fait depuis les années 2000, pas trop fan non plus de sa musique, mais j’adore ses premiers films notamment Eraserhead et Blue Velvet surtout. Il y a aussi Jan Švankmajer qui est peu connu, un cinéaste tchèque qui se qualifie lui-même de cinéaste surréaliste, qui à 82 ans continue à faire des films étonnants, il a fait un film y a quelques années Survivre à sa vie, un film à voir. Je dirai un autre réalisateur qui m’a beaucoup influencé, Terry Gilliam même si là aussi je ne suis pas très fan de ce qu’il fait depuis une vingtaine d’années, également Peter Greenaway, William Friedkin, Michael Cimino paix à son âme, bon là j’ai dépassé les 3.
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Ton premier film s’intitule « Le Quotidien Des Automates. » T’attendais-tu à un tel engouement autour de ce court-métrage ?
Y a pas réellement eu d’engouement autour du film… Il a été fait vraiment avec deux trois bouts de ficelles, en 2005 j’étais pratiquement seul, et si y a eu un engouement c’était parce que le terrain était vide en Algérie, y avait pas grand-chose à ce moment là notamment dans ce type de cinéma qui est très visuel… Pour tout dire, je m’attendais à un pti’ succès, mais y a pas eu de succès en fait, j’ai eu que des difficultés après ce film, on a voulu me caser dans l’animation, on me demandait de refaire le même film, et moi je voulais passer à la vitesse supérieure, j’avais des projets beaucoup plus complexes, et je disais que j’avais fait ce film avec rien du tout et seul… il est tout à fait naturel que demain si j’ai une équipe je voudrais faire un film beaucoup plus complexe mais les producteurs ne suivent pas ils n’ont pas de vision.
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Tu es derrière la série Cloaque, une série humoristique qui dénonce une forme de médiocrité de certaines productions dont je tairais le nom…, et dans laquelle participe notamment un certain Youcef Krache, photographe de talent… Comment vous êtes-vous rencontrés ? 
J’animais en 2009 le ciné club de l’association Chrysalide, pendant un an et demi, on s’est rencontrés au Ciné Club alors que c’est un gars du quartier, après il s’est mis à la photo … on s’est vraiment rapprochés grâce à Djamil Beloucif avec qui, il a beaucoup travaillé.
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L’année 2016 marque l’année de ton grand retour avec « Exterminator », une sorte de court-métrage et clip éponyme du remix des Massive Attack pour Primal Scream. Que t’a inspiré justement ce son, a-t-il un coté psychédélique ?
En fait, au départ d’Exterminator, il y avait juste la musique ou la volonté de l’illustrer et en faire un clip, il n y avait pas vraiment de scénario ou un semblant de récit juste quelques images en tête, et principalement inspirées par le remix de Massive Attack, même si j’adore Primal Scream et que j’aime beaucoup la version originale.

Tu as réalisé « Exterminator » avec un budget de 2 Dinars 50. Est-ce qu’aujourd’hui, l’état encourage les cinéastes algériens, que ce soit en termes de libertés ou de moyens ?
L’état n’encourage pas les cinéastes, et c’est tout à fait normal et l’état n’a pas à encourager les cinéastes d’ailleurs, tout simplement parce que je considère que c’est un état illégitime qui n’est préoccupé que par la main mise du pouvoir, et qu’il est tout à fait normal que le cinéma en paye le prix, ce que je comprends. En revanche, ce que je ne comprends pas, c’est qu’il n y ait pas aujourd’hui de volonté artistique chez les artistes, de se libérer de tout ça alors que la technologie le permet. Aujourd’hui on peut faire un film à partir de rien, je parle de moyens technique : caméra et montage, avant la caméra 35 mm, la pellicule, son développement, le montage sur un banc, c’était vraiment onéreux et coûteux. Mais aujourd’hui, un adolescent peut le faire avec un ordinateur obsolète et une petite caméra, donc si on augmente juste un petit peu le professionnalisme des outils on en a vraiment pour un moindre coût, les moyens de faire un film, sauf que personne ne se bouge, parce qu’en réalité les gens veulent gagner de l’argent, et ne veulent pas faire de films. Moi, je rêve de faire un film complètement libéré du financement étatique et faire un pied de nez à l’état, c’est-à-dire qu’on peut faire des films sans vous, et ça serait vraiment terrorisant pour eux, c’est ce qui ne veulent pas, mais je crois que ça risque d’arriver parce que c’est beaucoup plus profond, le problème est en nous, nous le peuple, l’état est fidèle à elle-même.
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Aujourd’hui, alors qu’on assiste à une émergence de certains artistes, qui s’exportent à l’étranger…
Pourrait-on parler selon toi, de renaissance du cinéma algérien, ou il est encore tôt pour ça ?
Faudrait déjà que le cinéma algérien naisse, pour qu’il y ait une renaissance du cinéma algérien, jusqu’à maintenant il n y a pas réellement eu de cinéma algérien, c’est un cinéma d’assisté, comme je disais, des gens qui ne comptent que sur l’argent de l’état, et donc de ce fait, les sujets sont biaisés à la base, on ne peut parler de tout, c’est un cinéma qui manque d’ambition. Encore à l’aube des années 70, on était bien obligés d’en finir avec l’obsession du colonialisme donc y a eu tout un tas de films qui parlaient de ça, mais après y a pas eu grand choses, donc les jeunes cinéastes qui s’exportent… je sais pas, je trouve ça pauvre, pour un cinéphile comme moi on ne peut pas m’avoir, je ne vois pas un cinéma original, un cinéma ambitieux, je vois juste des cinéastes qui veulent refaire des films qui ont été déjà faits ailleurs, avec une esthétique éculée, c’est pour ça que ça s’exporte à l’étranger d’ailleurs. En somme, il est peut être encore tôt pour ça, voire même très tôt.

Ghani, si tu devais nous citer ton meilleur film algérien ?
Alors, je n’ai pas de meilleurs films algériens, parce que je ne considère pas qu’il y ait de cinéma algérien, je n’aime pas et je ne me reconnais pas dans le cinéma algérien … peut-être un petit peu dans Nahla de (Farouk) Belloufa et encore. Les quelques films algériens que j’ai pu voir c’est vraiment des films très naïfs, mais dans le mauvais sens du terme. Comme disait un ami : L’enfance de l’art.
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T’y retrouves-tu dans le cinéma d’aujourd’hui ?
Je n’en regarde pratiquement plus, depuis que j’essaie moi-même sérieusement de faire des films et que je me suis un peu trop cassé la gueule, je ne sais pas réellement ce qui se fait. L’un des derniers cinéastes, que j’ai vraiment aimé, c’est Paul Thomas Anderson, je trouve que c’est l’un des meilleurs cinéastes américains parmi la jeune génération. Après y a eu une certaine mode d’un certain cinéma contemplatif très inspiré de Michelangelo Antonioni et encore ils sont très loin d’Antonioni, et même jusqu’à aujourd’hui très encouragé par les festivals principalement ceux de Cannes et de Venise.
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La dernière pour la fin… Quelles sont tes projets futurs ? Qu’en-est-il de « Pression Paradis » ? Serais-tu en mesure de nous donner une date de sortie ?
Je ne serai pas en mesure de donner une date de sortie tout simplement parce que Pression Paradis pour le moment je l’ai abandonné, ça fait maintenant 6 ans que j’essaie de le faire, j’ai tourné et monté 30 minutes, j’ai écrit un scénario monumental de 150 pages… C’est une époque qui manque d’ambition, où ça a toujours été comme ça, je ne sais pas pourquoi. J’ai pensé naïvement que si j’avais quelques images de films je pourrai trouver des pourvoyeurs de fonds, mais ça n’a pas été le cas. J’ai rencontré une productrice dont je tairai le nom en 2014, elle a essayé de trouver du financement toute l’année 2014/2015 elle n’a pas réussi, j’ai décidé finalement de passer temporairement à autres choses, donc là j’ai quelques projets, deux longs métrages beaucoup moins audacieux, beaucoup moins originaux, parce qu’apparemment c’est ce qui m’a fermé les portes, c’est un peu plus académique et les sujets sont peut-être un peu plus « racoleurs » je l’admets mais c’est comme ça, c’est ce qu’il faut essayer de faire, parce que Pression Paradis c’est trop original. Mes projets futurs, je ne peux pas trop en parler déjà je me suis fait plagié deux, trois fois, je suis devenu un peu parano, donc je vais me taire, mais en gros, j’ai deux longs métrage, mais surtout, je suis en train d’ouvrir ma boite de production parce que j’ai pris la décision de ne plus chercher derrière les producteurs, parce que les choses ont changé c’est plus l’époque des Carlo Ponti et De Laurentiis, les choses ont changé, c’est vraiment une époque difficile pour le cinéma.

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